Jeanne Saint Julien

Interview réalisée en 2004 par Arachnée


Vous l'avez surement croisée au détour d'un concert, ses images à la fois brutes et sensibles savent capter l'essence même d'un concert, d'une performance. Pour quelques jours encore, jusqu'au 27 février vous pourrez admirer ses oeuvres au bar "Les Furieux" , 74 rue de la Roquette, Paris, Bastille... Dépéchez vous, vous ne regretterez pas cette rencontre avec une oeuvre touchante et vibrante dans laquelle vous trouverez bien plus qu'un témoignage, le supplément d'âme de Jeanne et son hommage passionné à la musique et aux musiciens.



Autoportrait

Bonjour Jeanne

Bonjour !

Comment t'est venue la passion de la photographie?

Quand j’avais 16 ans un « club photo » s’est ouvert dans mon lycée, et un concours de circonstances a fait que je m’en suis retrouvée responsable… Mes parents venaient de m’offrir un appareil photo, j’ai donc investi le labo du lycée avec mes premières images, très originales et novatrices puisqu’à l’époque je passais mon temps à photographier des cimetières et des gargouilles ;o)
C’est à cette même période que j’ai commencé à aller à des concerts… Et la photographie m’est apparu comme le moyen idéal pour prolonger et conserver une trace de l’exaltation que ces concerts me procuraient. En fait à la base, c’est la musique qui me passionne, mais ne jouant d’aucun instrument et chantant plus ou moins comme une casserole, c’est par la photo que j’essaye de retranscrire mes émotions musicales.



Das Ich

On te connaît pour tes superbes photos de concert, qu'est ce qui fait à tes yeux une photo de scène réussie?

Comme c’est l’univers du rock qui me fascine, ou du moins l’immense espace de liberté et de créativité qu’il offre, j’essaye de transcrire cela avec mes photos : je n’ai pas envie de faire de la photo lisse ou figée, je veux que mes images soient comme une sorte d’écho au concert, quelque chose qui résonne encore… Donc j’aime les flous de bougé, le grain, les contrastes durs et les couleurs saturées…
Je travaille à essayer de transmettre l’intensité, la violence ou la grâce du concert… Je préfère donc préciser que je n’essaye absolument pas de faire du reportage « informatif »… C’est plus une quête très personnelle d’une sorte de « portrait idéal ». Je voudrai réussir à capter et à synthétiser l’essence d’un groupe, en tout cas ce que j’en ai perçu… Et quand le groupe se reconnaît effectivement dans mes photos, c’est encore mieux, ça veut dire que je n’ai pas fait de contresens !
En fait je me réapproprie plus ou moins le concert par mes photos. Je le réinterprète souvent de manière assez symbolique… Il y a pas mal d’anges et de démons dans mes images… J’aime assez quand on ne sait même plus qu’il s’agit d’une photo live, quand on quitte la représentation crue de la réalité pour plonger dans l’image… Le truc troublant, c’est que parfois j’ai presque l’impression de faire des « autoportraits par procuration ». Le noyé de Cathedral, l’écorché de Das Ich, l’ombre chinoise de In the Nursery… en fin de compte ils me ressemblent assez…



Cathedral

Explores tu d'autres thèmes ? Lesquels ?

J’ai réalisé entre 2001 et 2002 une série sur le thème des pin-ups, pour laquelle je me suis amusée à faire poser des amies… D’ailleurs je vais sans doute reprendre ce projet là où je l’avais laissé et essayer de produire d’autres images sur ce thème, car une expo collective sur les pin-ups se prépare pour 2006… Sinon je travaille beaucoup avec le groupe de rock théâtral Teen Machine, et en plus d’un suivi photographique des performances et des concerts, j’ai réalisé plusieurs sessions photo avec eux pour produire les photos de presse destinées à la promo de leur premier album « Billy »… Enfin, j’ai de plus en plus envie de développer mon travail dans le domaine du portrait « posé »… Je me surprends à dévisager les gens dans le métro en imaginant comment je les photographierais s’ils acceptaient de poser pour moi !

Tu sembles avoir une prédilection pour la couleur, n'utilises tu jamais le noir et blanc?

En fait j’ai utilisé le noir&blanc pendant longtemps. Quand j’ai commencé la photo, il y a dix ans, je n’imaginais pas pouvoir m’exprimer en couleur ! Finalement, j’y suis passée il y a deux ou trois ans et ça a été une sorte de révélation… D’ailleurs en parallèle j’ai eu le même cheminement au niveau vestimentaire ;o)
Ces derniers temps je constate que je réutilise à nouveau beaucoup le N&B, c’est peut-être cyclique, je ne sais pas… En tout cas je sais maintenant que je peux faire des photos qui me satisferont aussi bien en N&B qu’en couleur, ça me permet de m’adapter à chaque concert et à mes humeurs.

Quelles sont les techniques que tu emploies ? argentique? numérique? retouche?

J’ai un Nikon FM2. C’est un reflex argentique entièrement mécanique, c’est à dire que je fais moi-même tous mes réglages pour chaque photo (vitesse d’obturation, mise au point…). Je n’utilise JAMAIS de flash. Au niveau des films, que ce soit pour le N&B ou la diapo, je choisis du 400 asa que je « pousse » à 800 ou 1600. ça me permet de gagner un peu en luminosité, et ça donne des contrastes très accentués qui me plaisent beaucoup. Je ne passe plus par l’étape des tirages, très onéreuse : je numérise directement mes films avec mon scanner (ce scanner à négatifs et à diapos a changé ma vie !). Il n’y a pas de retouche particulière, je vire deux-trois poussières, je recadre un peu éventuellement, mais c’est tout. Je ne touche pas aux couleurs, je ne modifie pas l’image.



In the nursery

Qui sont les photographes qui t'ont inspirée, ceux que tu admires ? Celui pour lequel tu te damnerais pour être l'auteur d'une seule de ses photos ?

A 15 ans j’ai été très marquée par une exposition d’Annie Leibovitz… Pouvoir aller backstage, partir en tournée avec des groupes, tout ça me fascinait. La découverte de son travail a sans aucun doute été un déclencheur important. J’admire énormément le travail de Michael Ackerman et celui d’Antoine d’Agata, deux photographes de l’Angence Vu. Ils ont un regard d’une poésie, d’une intensité et d’une violence incroyable… Sinon j’aime aussi beaucoup Anton Corbijn, Sarah Moon, Yan Saudek, les pictorialistes…

De quelles photos es-tu tout particulièrement fière?

Fière serait un bien grand mot… Quoique, je me souviens de mes premières photos de groupe, les toutes toutes premières : c’était Suede et Pulp, à l’occasion de showcases, ça devait être en 1994 ! J’étais hystérique à l’idée d’avoir pu les photographier !

Quels ont été les grands moments de ta vie de photographe de scène?

En fait j’adore les concerts, je dois être particulièrement bon public, car il est vraiment rare que je m’ennuie devant un groupe, même si à la base ce n’est pas un groupe dont je suis fan musicalement. A partir de là, chaque concert est un « grand moment » durant lequel je me concentre sur l’énergie dégagée par le groupe, qu’elle soit positive ou négative… A la limite le grand moment, c’est quand j’ai obtenu un vrai sticker « pass photo » pour la première fois ;o)

Quel groupe ou quel artiste, que tu n'as pas encore photographié, aimerais-tu saisir sur ta pellicule?

Bon, ma liste est prête : The Cure, Morrissey, David Bowie, NIN, Diamanda Galas…

La musique a-t-elle une grande importance dans ta vie?

Oh que oui ! En tout cas la musique a changé ma vie… C’est clair que découvrir les Cure à quinze ans m’a ouvert des horizons nouveaux et salvateurs. A partir de là la musique est restée un des pivots de ma vie. Je trouve toujours un morceau qui va s’accorder parfaitement à mon humeur du moment… C’est magique !



Collapse

Qu'écoutes tu avec le plus de plaisir?

Il faut croire que mes humeurs sont changeantes car j’écoute pas mal de trucs différents selon les moments… Du Velvet Underground à Morthem Vlade Art, en passant par Eminem, NIN et Pulp…
Dernièrement j’ai adoré le concert de The Vanishing au Glaz’Art, il se trouve que je ne connaissais pas mais je compte bien me procurer leurs CD !

Comment s'est passé ta rencontre avec Teen Machine?

C’est Alex du KataBar qui nous a présenté lorsque Teen Machine a joué au Kata pour la première fois, en 2000. France de Griessen cherchait quelqu’un qui puisse photographier leur spectacle. Non seulement on s’est plutôt bien entendu, mais surtout l’univers développé par Teen Machine m’a tout de suite beaucoup plu. Du coup j’ai continué à les photographier régulièrement, afin d’assurer une sorte de suivi photographique des spectacles et performances…

Peux tu nous parler de votre collaboration?

C’est une collaboration extrêmement enrichissante… France a une idée très précise de l’univers qu’elle veut développer pour Teen Machine, et il se trouve que visuellement on est souvent sur la même longueur d’onde… Autour du projet « Billy » (un spectacle et un album autour du personnage mythique de Billy the Kid) qu’elle a monté avec le compositeur Michaël Gadrat, France a su fédérer beaucoup d’artistes et de créateurs : Paul Toupet, Axël Kriloff, André Sanchez … Cette synergie nous permet à tous d’avancer, ça dope pas mal la créativité ! Ainsi en plus des photos live, j’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de réaliser des sessions photo, chose que je faisais peu avant ma rencontre avec Teen Machine. J’ai aussi développé l’univers visuel du groupe par le biais de leur site internet, que j’ai créé et que je mets à jour très régulièrement…



Teen Machine

Quels sont tes projets?

Je vais continuer à travailler avec Obskure.com et avec Teen Machine, j’espère aussi que de nouvelles collaborations verront le jour… Comme je le disais plus haut, je vais sans doute être amenée à revenir sur ma série « pin-ups », et essayer de faire plus de portraits posés.

Y a-t-il des dates que nous nous devrions noter sur nos agendas?

Mon expo aux Furieux se termine fin février, c’est à dire bientôt…
Mais si tout se passe bien je devrais exposer à la Maroquinerie (75020) dans le cadre du XX° en CultureS entre le 21 mai et le 21 juin 2005.
Et avec les membres du collectif Cowboy Electric Dreams (collectif crée autour du « Billy » de Teen Machine) nous allons exposer à l’Art’s Factory le 27 et le 28 avril 2005, avant d’investir d’autres lieux d’ici la fin de l’année, notamment le bar des Furieux en décembre…



The Vanishing

Si tu devais ne garder qu'un livre? Qu'une oeuvre d'art? Qu'un disque? Qu'une photo? Quels seraient-ils?

Le livre : A travers le miroir, de Lewis Carroll.
L’œuvre d’art… Le Palais idéal du Docteur Cheval ! On peut le visiter, c’est vers Grenoble…
Le disque : Un seul ?! Alors ce sera The Queen is Dead des Smiths.
La photo : J’aime bien l’ « autoportrait en noyé » d’Hippolyte Bayard (1840)…
Et je rajoute un film : Donnie Darko, de Richard Kelly.

Pour finir, si une devise pouvait sommairement te résumer? Quelle serait-elle?

Keep on rockin’ !

Merci Jeanne. :)

Propos recueillis le 24 Février 2004 par Arachnée


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