

Jeanne Saint Julien -
par e-mail - 12/2002
Le rôle des
photographes est crucial dans la vie des groupes. L’image est travaillée
à l’extrême et capturer l’essence des musiciens,
sur scène, est un exercice de style difficile. Entretien avec Jeanne
Saint Julien, photographe des scènes gothique et métal.
-ObsküR[e]
:Peux-tu nous présenter ton parcours, et l’évolution
qui t’a conduite à devenir photographe ?
-Je fais de la photo depuis une dizaine d'années… En 1993,
un labo-photo s'est ouvert dans mon lycée, j'ai demandé
un appareil pour mon anniversaire et j'ai commencé à faire
beaucoup de noir & blanc… Des portraits mais surtout déjà
beaucoup de photos de concerts… Je séchais les cours pour
faire mes tirages dans la chambre noire du lycée ! J'ai cependant
suivi un parcours de littéraire, avec bac L et études à
la Sorbonne, c'était plutôt intéressant, mais maintenant
avec le recul je regrette de ne pas avoir suivi un cursus directement
en rapport avec ma passion de la photo, j'aurai gagné du temps
sans doute… J'ai tenté ensuite de rentrer aux Gobelins (Ecole
des Métiers de l'Image), mais malgré mon admissibilité,
le jury a pensé que je n'étais pas faite pour ça…
Je n'ai donc à la base aucune formation en photographie, juste
de la motivation et une pratique intensive… J'ai décidé
de me lancer en tant que pro depuis quelques années, c'est à
dire que j'essaye de placer mes images, de montrer mon travail…
de persévérer quoi ! J'ai bossé pour des fanzines
(Le Follower) et des magazines (RER, Guitar 'n' Bass…) ou directement
pour des groupes…
-Comment es-tu
venue au gothique et à l’éléctro ?
-C'est aussi au lycée que tout a commencé ! J'étais
une grande fan des Cure en seconde, un petit groupe tout en noir s'est
constitué, on s'échangeait nos cassettes et nos réflexions
métaphysiques… Rapidement, je me suis lancée dans
le mouvement goth qui faisait écho à ma sensibilité,
aussi bien musicalement que visuellement… Donc j'allais au Bal des
Vampires tous les mois, mais surtout je ne loupais aucun concert ! J'ai
tout de suite conjugué mes deux passions, photo et musique, en
faisant des photos à presque tous les concerts ou j'allais. Je
ressentais des émotions fortes à ces concerts, et j'avais
envie de pouvoir les retransmettre.
-Souvent, le contraste
entre un musicien sur scène et off-stage est saisissant. Quel
est ton souvenir le plus fort ?
-Je me souviens avoir failli mourir piétinée lors d'un concert
de Dimmu Borgir, le chanteur crachait du faux sang sur le premier rang,
c'était assez pénible pour cadrer correctement il faut bien
l'avouer… Quelques temps plus tard je les ai rencontrés pour
une session photo, j'ai vu débarquer des petits gars frais et charmants
! J'ai aussi une photo off scene de Stefan Ackerman de Das Ich, c'est
vrai qu'il est méconnaissable… Cela dit, je privilégie
souvent la photo "live", j'ai l'impression de mieux "capter"
le groupe quand il est sur scène… Les portraits que j'ai
pu faire en session photo me semblent toujours plus fades…
-Quelles rencontres
t’ont le plus marqué (en bien et en mal) ? Quels sont les
clichés dont tu es la plus/moins fière ?
-Une nuit après un concert de Rosa-Crvx sur Rouen, je me suis retrouvée
avec quelques autres personnes qui avaient assisté au concert embarquées
dans le van du groupe… On a fini la soirée chez le chanteur,
qui a pris la peine de nous dévoiler une petite partie de l'univers
mystérieux de Rosa-Crvx… Sinon j'ai un souvenir inoubliable
des 48h passées avec LT-No ! Ils m'ont proposé de les suivre
à l'occasion d'un festival (Les Sensations d'Esfacy, vers Clermont
Ferrand d'ailleurs), j'ai passé deux jours sans dormir la main
greffée sur mon appareil photo ! Avec eux le spectacle ne s'arrête
jamais !
Sinon il y a quelques années j'ai eu des petits soucis d'éthique
au sujet du chanteur de Eros Necropsique, lors d'un concert il a commencé
à se lacérer le bras avec un tesson de bouteille, j'ai pris
des photos mais je m'en suis longtemps voulue, j'aurai dû essayer
de l'arrêter au lieu d'entrer dans son jeu morbide car ce soir-là il
a fallu l'emmener aux urgences…
-Comment as-tu
rencontré
France de Teen Machine ? Et qu’est-ce qui t’a séduit
dans ce concept et dans le personnage ?
-J'ai connu Teen Machine il y a un peu plus de deux ans, lors de leur
premier passage au Kata Bar. Ce soir-là France avait besoin d'un
photographe et Alex, le patron du Kata, a pensé à nous mettre
en contact. J'ai tout de suite bien accroché avec le concept Teen
Machine : énergie, créativité, audace… Du coup
j'ai eu envie de continuer à suivre Teen machine, et comme mes
photos plaisaient bien à France nous avons continué notre
collaboration, qui s'est encore enrichie depuis que je me suis lancée
dans la conception du site Internet de Teen Machine ( teenmachine.free.fr).
France attache beaucoup d'importance aux visuels et c'est plutôt
gratifiant quand on est photographe : ça permet d'avancer, d'être
un peu plus créatif encore… Quand j'ai commencé la
photo c'était pour pouvoir témoigner des choses qui me
surprenaient et me touchaient, c'est toujours le cas quand je photographie
Teen Machine.
-Quels parallèles
ferais-tu entre les photos de concert et de théâtre ? Quelles
sont les différences fondamentales ?
-Pour moi c'est quasiment la même chose : public, lumière,
scène et mise en scène… Il s'agit toujours de photographier
des "personnages", que ce soit Alceste ou Dany de Craddle of
Filth… Mais effectivement je doute qu'il y ait un jour des slams
lors d'une représentation du Misanthrope, encore que… Il
y a un groupe de métal français qui s'appelle justement
Misanthrope !
-Quelle est ta
méthode
de travail pour appréhender un concert ou une pièce ? Utilises-tu
des appareils classiques, numériques, les deux ? Pourquoi ?
-J'ai toujours utilisé de l'argentique. Depuis un an je ne fais
plus que de la diapo couleur, c'est une grande étape pour moi qui
ne jurais que par le N&B à mes débuts ! Je travaille
toujours sans flash, en "poussant" mes films, ce qui me permet
de bénéficier des éclairages prévus pour le
show et donc de restituer l'ambiance… Sinon je me débrouille
pour être toujours devant, et j'avoue avoir aussi un gros zoom pour
les gros plans serrés. Le numérique je n'y suis simplement
pas habituée ! Cela dit, je viens de faire l'acquisition d'une
caméra numérique, en ce moment j'expérimente…
Mais niveau photo le rendu me plaît moins en numérique donc
pour l'instant je reste fidèle à mon Nikon FM2…
-T’autorises-tu
la retouche photo par ordinateur ou considères-tu qu’un instantané
de vie ne doit pas être modifié ?
-J'essaye de faire en sorte que mes photos soient "nickel" dès
la prise de vue… Pour alimenter mon site Internet, je scanne directement
mes négatifs ou mes Dias, je les passe sous Photoshop pour recontraster
un peu, éventuellement je recadre un tout petit peu, mais je ne
fais pas vraiment de retouche… C'est déjà un autre
boulot, une autre passion et… je n'ai pas vraiment eu le temps de
me lancer dans des expérimentations graphiques délirantes…
J'ai cependant le projet de suivre une formation de graphiste-webdesigner
d'ici peu, histoire de maîtriser un peu plus tous ces outils…
Yan Saudek retouche ses photos, et c'est splendide, ça fait partie
de son processus de création…
-Tu as photographié
un nombre impressionnant de groupes, éléctros ou gothiques,
et par conséquent tu vois évoluer la scène à
son vrai rythme. Quels sont pour toi les changements qui ont pu s’opérer
ces dernières années ? Comment pressens-tu son évolution
?
-Je reste très bon public, c'est mon côté groupie
:o) donc je ne juge pas vraiment les groupes que je photographie…
En plus, mes goûts musicaux se sont plutôt élargis
au fil des années… Mais j'aime bien l'évolution de
la scène dark vers des expérimentations technos ultra-bruitistes
et violentes, style Sonar, etc. Le problème c'est que ce type de
"groupe" est rarement photogénique ! Un gars tout seul
devant son ordi, c'est le challenge à photographier !
Je n'ai pas de pronostic particulier, ce qui me paraît important
c'est surtout que ça évolue ! J'ai envie de voir et d'entendre
toujours plus d'innovation et d'originalité, et pas ces éternels
clones de Christian Death ! Je trouve que ces derniers temps on a droit
à beaucoup de bruit pour rien, des groupes que je ne trouve pas
hyper novateurs ont été mis en avant… Cela dit, ceux
qui ont envie de faire du son maintenant peuvent se monter un home-studio
bien plus facilement qu'il y a quelques années et j'espère
bien voir surgir quelques bidouilleurs de génie…
-Quels sont les
groupes ou artistes que tu rêves de photographier dans le futur
?
-David Bowie !!!!!! Sinon, les Cure, Morrissey (ben quoi ?), Eminem
(ben QUOI ?!), Marylin Manson, tant qu'à faire ça pourrait être
drôle… Même Mylène Farmer ça me ferait
plaisir !
La première expo photo qui m'ai marquée, je devais avoir
quatorze ou quinze ans, c'était Annie Leibowitz… J'ai trouvé
que ce qu'elle faisait était merveilleux : suivre des groupes en
tournée, avoir un œil sur tout, faire poser plein de gens…
Je rêve d'un "ALL ACCESS" perpétuel…
-Peux-tu nous parler
de tes choix musicaux, aussi bien pour tes groupes préférés
que pour ceux auquel tu prédis un avenir fort ?
-Alors comme je l'ai dis plus haut, mes choix musicaux sont variés…
c'est vrai qu'en ce moment j'adore Eminem… Mais sinon Elijah's Mantle,
le Virgin Suicide de Air, les Smiths, Premature Ejaculation, Nico, le
Ukiyo de Philippe Fichot, Death in Vegas, Massive Attack et Tricky, Von
Magnet, Robots in Disguise… J'ai une discothèque très
fournie et en plus de ça je continue de télécharger
sur le net (oui je sais c'est mal), ce que j'écoute dépend
de mon humeur du moment…
Je prédis un avenir fort à tous les "artistes"
sur-markétés par les maisons de disques et les chaînes
de télé. Hélas.
-Et nous éclairer
sur tes inspirations artistiques, en photo ?
-J'aime beaucoup le Pictorialisme, les photos de Fred Holland Day
ou Lewis Carroll… Et aussi Man Ray, Pierre et Gilles, Michael
Ackerman et Antoine D'Agata…
-Comment vois-tu
l’évolution de ton métier dans les années à venir
?
-Travailler avec plein de groupes, faire des expositions… J'ai envie
de pouvoir maîtriser l'image sous toutes ses formes, je voudrais
pouvoir faire des photos, du webdesign, de la vidéo… Plus
prosaïquement, j'aimerais gagner ma vie en faisant ce que j'aime.
-Le mot de la fin
?
-"I love Rock'n'Roll !"


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